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28/07/2004
Roman avec Cocaïne

Ce qui est important, ce n'est pas seulement de quoi, mais au nom de quoi un homme vit.
(M. Agueev, Roman avec cocaïne, trad. Lydia Chweitzer)
Aujourd'hui l'Eglise fête : St Innocent Ier, pape (+ 417), St Victor Ier, pape (+ 198), St Samson, évêque (v. 565)
Disque du Jour : J.J. Cale "Cocaïne" sur le très bon album Troubadour ( parce que "She don't lie , she don't lie she don't lie ..." )
Je ne vais pas de nouveau vous raconter ma vie mais sachez que pour mon anniversaire , le 14 juillet dernier , j’ai été assez gaté non seulement par ma famille , mais aussi par mes ami(e)s . Je vous ai déjà parlé de l’intégrale des nouvelles de Philip K. Dick . Voici un roman , offert par un lecteur fidèle et attentif de ce blog . Il s’agit de Roman avec cocaïne , attribué à Maurice Agueev . Je dis « attribué » , car comme vous allez pouvoir le lire , il existe un mystère sur le véritable auteur de cette œuvre (mystère enfin résolu ?) .
Après avoir remercié Labeflam pour ce beau cadeau , je vous laisse parcourir la revue de textes préparée par mes soins ( je pense avoir sélectionné les plus intéressants ) , pour faire un peu plus connaissance avec l’œuvre .
Puis , je vous laisse approfondir le sujet, en allant jeter un œil sur cette Histoire de la cocaïne .
Bonne lecture !
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Présentation de l'éditeur
« Chers et bons prophètes, n'attisez pas dans nos âmes les sentiments élevés et humains et ne faites aucune tentative pour nous rendre meilleurs. Car, voyez-vous, tant que nous sommes mauvais, nous nous contentons de petites lâchetés ; quand nous devenons meilleurs, nous tuons »
À la veille de la révolution russe, l'avertissement lancé par le jeune Vadim Maslennikov résonne en nous de manière étonnamment prémonitoire..
Livre fulgurant des années trente redécouvert en 1983, roman unique d'un auteur russe dont l'identité reste mystérieuse, Roman avec cocaïne est une œuvre de légende. À travers le portrait hyperréaliste d'un adolescent en souffrance, M. Aguéev nous offre une analyse incroyablement moderne des méandres les plus sombres de l'âme humaine .
Présentation de l'éditeur (réédition)
Après avoir fait scandale lors de sa première publication dans les années trente, Roman avec cocaïne fut plébiscité lors de sa parution en français en 1983. Attribué successivement à un agent secret, à un certain Mark Lévi, et même à Nabokov, ce roman-culte reste l’une des grandes énigmes de la littérature contemporaine. À travers le portrait psychologique très sombre d’un adolescent moscovite à la veille de la révolution de 1917, son mystérieux auteur explore les ressorts cachés de la conscience humaine. Un classique de la littérature russe actuellement indisponible en grand format. En cadeau, inséré dans le livre, une nouvelle inédite du même auteur : « Un sale peuple », traduite du russe par Bernard Cohen.
L'auteur vu par l'éditeur
De M. Aguéev, on ne sait presque rien : ayant quitté la Russie après la révolution, il aurait été vu en Allemagne, puis en Turquie, d'où a été envoyé le manuscrit original de Roman avec cocaïne. On perdra définitivement sa trace en 1934, après la parution d'une nouvelle, Un sale peuple, dans la revue Vstretchi .
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Étrange destin que celui de Roman avec cocaïne, œuvre puissante et dérangeante qui met en scène les tribulations d’un adolescent torturé, Vadim, dans le Moscou pré-révolutionnaire de 1916. Le manuscrit, au départ intitulé Récit avec cocaïne et rédigé par un certain M. Aguéev, parvient à la rédaction parisienne de la revue russe Nombres dans les années trente. Le pli provient d’Istanbul et l’identité de l’auteur est mystérieuse (on ne retrouvera d’ailleurs jamais sa trace, et la rumeur attribuera la paternité du récit à de nombreux auteurs célèbres, dont Nabokov).
Pour ajouter au trouble, l’intrigue elle-même – le glissement progressif d’un jeune homme vers la dépendance à la cocaïne, raconté avec force détails crus, mais non sans un certain détachement cynique – est inhabituelle, tant sur le fond que sur la forme. Le manuscrit sera initialement publié en plusieurs volumes dans la revue Nombres, puis Belfond éditera, en 1983, l’œuvre dans son intégralité, pour la première fois. Aujourd’hui, le même éditeur réédite Roman avec cocaïne, accompagné d’une nouvelle inédite d’Aguéev, Un sale peuple.
Articulé en quatre parties bien distinctes, l'ouvrage décrit donc, avec minutie, le quotidien d’un jeune Moscovite, à travers ses multiples réalités : le lycée, les camarades, les errements amoureux et sexuels, les relations familiales – placées sous le signe de la honte de Vadim devant sa vieille mère pauvre et misérable. Les deux dernières parties – Cocaïne et Pensées – qui rendent compte de la toxicomanie, puis de la dépendance physique et mentale du narrateur, sont les plus puissantes, illustrations d’une jeunesse précipitée dans le néant.
La particularité de cette œuvre violente et sulfureuse est qu’elle est tout entière vouée au point de vue du narrateur – peu de descriptions et de narration « extérieures », donc aucune respiration – et qu’elle fait pénétrer, en profondeur, dans les recoins de l’âme et du corps d'un adolescent. Le lecteur s’y loge, s’y blottit, et ne peut faire autre chose que ressentir et imaginer, guidé d’une part par les suggestions sulfureuses de l’auteur, de l’autre par la précision et la crudité des détails livrés. Par exemple, le récit de la première prise de cocaïne est décrit en temps réel et il est à ce point maîtrisé que le lecteur assiste également… à la perte de maîtrise de l’auteur-narrateur, ainsi qu’à son sentiment de toute-puissance dû à la poudre : «Et j’ai envie de retenir cette nuit, je suis si bien et c’est tellement clair en moi, je suis si immodérément amoureux de cette vie que je voudrais tout ralentir, entamer lentement, par morceaux, l’adoration de chaque seconde, mais déjà rien ne s’arrête et toute cette nuit s’en va irrésistiblement et vite.»
La dernière partie, Pensées, est quant à elle la restitution de l’état de dépendance du jeune homme, et de ses pensées, par moments envahies d’angoisse et de malaise, à d’autres particulièrement inspirées, comme par exemple ce long développement sur la grandeur d’âme qui seule permet de se révolter – autrement dit rentrer dans un combat où l’on risque sa vie physiquement. Bref, si l’homme ne se révolte pas contre sa condition, c’est qu’il n’a pas la grandeur d’âme suffisante, «mécanisme de la balançoire, où le plus grand envol vers la Noblesse de l’Esprit entraîne le plus grand mouvement en retour vers la fureur de la bête.»
La grande qualité d’Aguéev – excessivement difficile à atteindre – est d’arriver à traduire, en quelques phrases, l’ambivalence de l’âme et la gamme des sentiments humains : le désir fait place à la compassion, qui elle-même fait place à la lâcheté, etc. Outre la forme excellente, Aguéev parvient également à transmettre, par le biais de son héros tourmenté, sa vision de la vie, résolument moderne ; sur le thème «les hommes qui couchent à droite à gauche sont des Don Juan, les femmes qui font de même sont des putains» : «Donc il est juste et vrai que la séparation du spirituel et du sensuel chez un homme est signe de sa virilité, et la séparation du spirituel et du sensuel chez une femme un signe de sa prostitution. Et il suffirait que toutes les femmes, ensemble, se virilisent, pour que le monde, le monde entier, se transforme en bordel» ; sur celui du culte des muscles : «On peut encore comprendre qu’une nation soit fière de ses Beethoven, Voltaire, Tolstoï (…) mais qu’une nation soit fière parce que les cuisses d’Ivan
Tziboulkine sont plus fortes que celles de Hans Muller – ne croyez-vous pas, messieurs, qu’une telle fierté témoigne moins de la force et de la santé de Tziboulkine que de la débilité et de l’état morbide de la nation ?»
Et si l’on cherche à replacer Aguéev au sein de la littérature russe, la traductrice du roman, Lydia Chweitzer, brouille un peu plus les pistes : «Il est difficile d’établir une filiation entre Aguéev et les auteurs russes qui l’ont précédé. (…) Il écrit sans tenir aucun compte de ce qu’il a lu, sans subir aucune influence. Tout – son art d’observer, de décrire, de raisonner – lui appartient. En revanche, une certaine similitude se manifeste, par moments, dans sa tournure d’esprit, avec un auteur qui, bien que beaucoup plus âgé, a vécu à la même époque, mais qu’il n’a probablement jamais lu : Marcel Proust.»
Quoi qu’il en soit, même sans filiation et avec un auteur mystère, Roman avec cocaïne demeure un chef-d’œuvre de profondeur et d’élégance, sombre et brillant, un sommet de raffinement à découvrir absolument
Caroline Bee ( www.parutions.com )
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Roman avec cocaïne de M. Aguéev
Descente dans l'enfer de la drogue avec l'unique roman d'un écrivain inconnu. L'histoire d'une déchéance, racontée sans complaisance.
L'histoire littéraire aime les écrivains entourés de légendes et de mystères. Quand elle en tient un, elle le dorlote. Voyez ce qu'il advint d'un Baudelaire ; mieux encore : d'un Isidore Ducasse, dont elle a fait une sorte de mythe. Mais peut-être lui manquait-il un romancier qui fût à lui seul une énigme. Qu'elle se rassure : elle aura M. Aguéev.
On ne sait quasiment rien de l'auteur russe du Roman avec cocaïne. Sa biographie s'écrit au conditionnel : il aurait quitté la Russie après la Révolution d'octobre 1917, aurait ensuite été vu en Allemagne, puis en Turquie, d'où il aurait adressé son manuscrit à Paris, au début des années trente. Puis on perd définitivement sa trace, en 1934, date à laquelle la revue Rencontres publia sa nouvelle intitulée Un sale peuple (jointe à la présente édition), et nonobstant quelques enquêtes ultérieures, on n'apprendra rien de plus.
Roman avec cocaïne parut initialement dans la revue Nombres, organe de la première émigration russe à Paris en 1934 ; il fallut attendre 1983 pour le voir paraître en volume et affoler la presse littéraire. On multiplia les conjectures, s'empressa de l'attribuer à un agent secret, à un certain Mark Lévi, et jusqu'à Vladimir Nabokov, sans doute parce que la fragilité mentale du héros d'Aguéev n'est pas sans rappeler celle des personnages nabokoviens (mais la comparaison doit ou devrait se limiter à cela).
Le roman démarre en pleine Première Guerre mondiale et s'achève après la Révolution russe, dans un Moscou qui, à l'instar du cadre historique, ne sert guère que de toile de fond.
Durant le premier chapitre, l'histoire de Vadim Maslennikov pourrait être banale, à tout le moins celle d'un lycéen ordinaire, entretenant des rapports difficiles avec une mère presque sexagénaire qui lui paraît quand même un peu vieille. Malgré tout, et c'est peut-être là l'intérêt des quelques longueurs de ce chapitre, le lecteur comprend que Vadim ne va pas très bien, que des sentiments contradictoires vivent en lui, et qu'il peut à la fois éprouver, comme s'il souffrait de schizophrénie, la compassion et la cruauté.
Par un soir de vodka, Vadim rencontre Sonia, qui lui offre de vivre une passion aussi étrange que douloureuse, durant laquelle son identité achève de se dédoubler. Le pire, oserait-on dire, c'est que Vadim en a conscience (on ne saurait lui reprocher un manque de lucidité) : " Telle était mon attitude envers les autres, telle était ma dualité : d'un côté, le désir d'embrasser le monde entier, de rendre les gens heureux et de les aimer ; d'un autre, la dilapidation éhontée des sous laborieusement acquis par une vieille femme, et une cruauté sans limites envers ma mère ". À la fin du deuxième chapitre, Vadim semble désabusé par la vie, et jusque par les charmes d'un corps féminin, charmes qui sont, à ses yeux, " comme les odeurs de cuisine excitants quand on a faim, répugnants quand on est rassasié ".
Vadim tombe ensuite de Charybde en Scylla, incapable d'infléchir le cours de son destin. Alors que Sonia a rompu, un étudiant l'invite à une " prisoche " (une prise de cocaïne). Après avoir sniffé de la dangereuse poudre blanche, Vadim ausculte chacune des sensations qu'il éprouve, permettant ainsi au lecteur de suivre les uns après les autres les effets de la drogue. Le roman côtoie ensuite la misère humaine : Vadim vole tout d'abord une broche à sa mère afin de se procurer quelques grammes de poudre (le cliché n'est pas loin), puis les prises se multiplient, dans le seul but de revivre " la sensation physique de bonheur " qu'il a éprouvée la première fois. Dans une sorte de cauchemar hallucinatoire, il voit sa mère se faire éventrer par le couteau d'une baïonnette, alors qu'elle est venue assister au mariage de son fils avec une Sonia ressuscitée, et quelque temps plus tard, un nouveau délire la lui révèle pendue. C'est un hôpital militaire qui l'accueille pour les dernières lignes, juste avant qu'il ne s'empoisonne avec de la cocaïne.
Dans ce roman de formation, le lecteur assiste, impuissant, à la déchéance d'un jeune homme que rien ne promettait à une fin si misérable. Il est vrai qu'en chemin on aimerait pouvoir l'aider, soulager sa conscience, le conseiller, l'inciter à davantage de clémence envers une mère digne des récits de Soljenitsyne, et dont les larmes lui semblent " brûler comme l'eau qui bout ". Reste hélas ! que Vadim a hérité d'une pensée proche de celle de Pascal, une pensée qui veut que le plus noble de l'homme rejoigne toujours le plus bestial. C'est, en somme, ce qui fait le malheur de Vadim. Et peut-être aussi le nôtre.
Didier Garcia ( paru dans Le Matricule des Anges N°47 )
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S'il n'y a plus de mystère Aguéev, reste son roman: bouleversant!
En 1936, la revue russe de Paris Les Nombres, que dirigeait le poète Otsoup, reçut un manuscrit d'Istanbul. Nom de l'auteur: M. Aguéev. Titre: Récit avec cocaïne. Otsoup fut émerveillé par la fraîcheur, l'impudence, l'espèce d'introspection élégante et grossière à la fois, sans recul, de ce récit en quatre parties. Tous les ténors de l'émigration chantèrent l'apparition d'un maître inconnu. Survint la guerre, on oublia Aguéev. En 1983, Lydia Chweitzer le traduisit avec un franc succès, mais l'énigme restait entière. En 1990, le livre parut en Russie et elle commença à trouver un début de solution: Gabriel Superfin, un fin limier des archives, pensa que le lycée privé où étudiaient les quatre garçons dont il est question pouvait en livrer la clé. En effet, trois des personnages du roman figuraient sur la liste de promotion 1916 et un nom de la promotion figurait également sur les admissions à la Faculté de droit où était entré le héros Vadim: celui de Mark Levi.
Plus tard, Levi fut retrouvé dans les archives d'Otsoup, il avait bien envoyé son manuscrit d'Istanbul, puis correspondu avec le rédacteur en chef de Nombres. Il était rentré en URSS, expulsé par les Turcs en 1943, soupçonné d'avoir trempé dans l'assassinat de l'ambassadeur allemand. Il acheva sa vie en 1975 à Erevan, où il enseignait les langues. Jamais il ne réclama son dû de gloire, mais les quittances des droits d'auteur qu'il avait touchés à Istanbul sont bien là pour attester qu'Aguéev n'est ni Nabokov, ni aucun de ceux auxquels on a pu penser. L'idée de republier ce beau texte est heureuse, et beaucoup le découvriront avec émerveillement. En revanche, il est affligeant d'avoir reproduit la préface de Lydia Chweitzer telle quelle, car l'honnêteté exigeait une mise à jour de ce texte. Reste une inconnue: qui était vraiment Mark Levi, et comment peut-on être l'auteur d'un seul livre?
Vadim est donc élève au lycée privé Kleiman (en réalité Kreiman) de Moscou pendant la guerre. De famille pauvre, il a honte de la mère, une vieille fripée à qui il finira par voler l'unique souvenir qu'elle a de son mari, une broche qu'il met au mont-de-piété pour acheter de la cocaïne. Il aime sauvagement les femmes, il les drague dans les allées sombres et guette le regard stupide et féroce du consentement qu'il lit dans leurs yeux. Par forfanterie, il emmène dans un bouge la petite Zinotchka alors qu'il se soigne pour une gonorrhée. Et toute sa vie il gardera les dix kopecks que la malheureuse lui a donnés, alors qu'il l'a contaminée. Dostoïevski n'est pas loin dans les grandes ruminations sur le dédoublement de l'être humain, sur la peur que les pépites de bonheur ne s'échappent, sur la joie noire à enfreindre les lois du décalogue.
Aguéev nous montre les mœurs libres assez étonnantes de la Russie d'avant la catastrophe. Ou plutôt pendant, car la guerre fait déjà rage, et Vadim se demande s'il tuerait un petit garçon allemand. Plus tard avec Sonia, une femme mariée, Vadim découvre l'amour et éprouve la torture du dédoublement entre le corps et l'âme. Il ne peut aimer une femme que bestialement. La superbe lettre de Sonia qui, après une longue dégradation de leur amour, lui signifie son congé, fait songer (en plus fort) à Lise, la prostituée des Notes du souterrain. Vadim sombre dans la drogue, il expérimente l'extrême division de son être en pépites de froid étouffant, il marche sur les givres de l'âme, il passe de l'heureuse pétrification du corps devenu verre fragile à la dilution de tous les atomes. Il adore et il hait ces atomes de temps et de bonheur qui vont le torturer à jamais.
La scène du vol de la broche, oniriquement légère, à pas de loup dans une sorte de cristallisation de tout l'être, est superbe. Elle est la matrice de tout le roman: Vadim piétine la mère, le sacré, le plus précieux. Et bien que rien ne soit dit ouvertement, il est clair que ce piétinement de la mère, pour l'émigré russe qui vit à Istanbul de petits boulots avec un passeport paraguayen, représente le piétinement de la mère Russie, une folle chute dans l'abîme délicieux de l'angoisse qui a fait jouir et sombrer toute une génération. Vadim, lui, n'a pas émigré, il végète en narcomane. Burkewitz, un des condisciples, naguère tostoïen, est devenu chef des hôpitaux, un mot de lui peut sauver l'épave qui se présente un soir d'hiver à la porte d'un établissement qu'il dirige; mais Burkewitz, le très humaniste, refuse. Vadim brûle son corps et son âme, puis se suicide à la cocaïne.
Il n'existe qu'un seul autre texte de Mark Levi, une toute petite nouvelle intitulée «Un sale peuple» qui est donnée dans un encart du livre, traduite par Bernard Cohen. On est à Moscou en 1924, le héros vit entassé avec sa famille dans une petite pièce. Il tue le temps dans une salle du tribunal où l'on condamne un jour un directeur qui avait refusé de l'embaucher. Dans l'antichambre, après la condamnation, un vieillard atrabilaire sermonne un jeune juif qui refuse de se féliciter du verdict, alors que l'accusé était un antisémite patent. «Moi, je vous le dis tout net, vous autres juifs, vous êtes des faiseurs d'histoires, vous êtes... un sale peuple.» Levi, l'auteur d'un hapax littéraire, révèle sans doute ici une raison de son silence: entre le Paraguay et le retour en URSS, rien n'était simple. Y a-t-il des brouillons, correspondances ou notes secrètes de ce dandy dostoïevskien et juif? Non, il a tout caché, ou tout détruit. Impossible, vraiment!
Georges Nivat ( Le Temps )
16:56 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
J'avoue n'en avoir lu que le premier tiers, déjà considérable, non seulement en longueur, mais aussi en connaissances.
Il me semblait déjà bien intéresseant, le soir de ton gnagniv.. Un livre de plus à ajouter à la Liste, après Markus Freys - Les Fous d'Avril.
Je lirai le reste un peu plus tard..
Ecrit par : .Et Dieu KiKa la Femme. | 29/07/2004
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